Grisaille

Dans un coin du jardin que j’ai moins l’habitude de fréquenter, où j’interviens peu. Pluie légère et vent, je m’accroupis à l’abri d’un préau en cours d’écroulement sous le poids d’un vieux pommier.

J’entends la grive-radio qui, après vérification, est une dame merle noir (plutôt grise). Put put ….put put put put !!! Les merles noirs, mâle ou femelle m’ont toujours semblé indignés et récriminateurs. Surprise lorsque je la vois ouvrir le bec sur une note bien plus stridente et qui me vrille les oreilles depuis cinq bonnes minutes. C’est donc elle aussi. Son vol en aller-retour et ses cris me font sentir comme une indésirable. Elle me chasse de mon préau et je commence à longer la haie.

Je goûte l’amertume de ma tisane de camomilles, fleurs séchées de la saison passée. L’approvisionnement en fleurs fraîches ne va pas tarder, je finis le stock. Tentative d’apaisement du mental, le lâcher-prise est difficile.

Je vois beaucoup d’ami.e.s vertes, certaines dont j’ai retenu un nom : chélidoine, cirse, benoîte, fumeterre, cardamine, lamier pourpre, séneçon, plantain, ortie, arum, gaillet… D’autres inconnues à rencontrer. Le regard s’attarde aussi sur les reliquats de la saison passée : bois mort, hampes florales sèches, pomme marron fermentée et affaissée sur elle-même, capsules entrouvertes… Je cherche du regard les vieilles amies de l’an passé : menthe, mélisse, camomille, estragon, les semis spontanées de capucines ou de laitues.

Je touche les fruits du lierre, si ludiques sous les doigts. Une épine, moins ludique, me taquine la paume à mon retour du jardin, j’avais pourtant tenté de garder mes mains loin des cirses et ronces de la zone 5 (zone « sauvage » en permaculture).

Je ressens de la confusion, des pensées envahissantes, déjà là avant ma visite, elles continuent de chercher leurs réponses au jardin. Sur les vaches qui paissent, indifférentes à la marche du monde, se projette l’insolence de la vie. A la fois aussi vulnérable que des oiseaux zadistes dans le nuage de lacrymo * ou de dame Merle noir défendant son buisson. Et elle continue, cette vie, à vaquer à ses affaires, indifférente, insolente à l’Ukraine, au présidentielles, au débats d’idées ou d’immondices verbales. Et moi dans tout ça de quoi suis-je responsable ? De l’entretien du jardin ? Que devient la zone 5 si la friche et les jardins « non entretenus » sont illégaux ? Pourquoi nous mettons nous dans cette galère, nous humains, à gérer, entretenir, choisir le devenir de tel ou tel mètre carré de sol, à l’évaluer en productivité, biodiversité, qualité, stockage du carbone?

Le flux de pensée requiert parfois plusieurs heures dehors et la mise en mouvement des muscles pour s’apaiser. La météo ne s’y prêtait pas et était, ma foi, plutôt assortie à ma grisaille mentale. Ou était-ce l’inverse ?

*référence croisée la veille dans cette création artistique & militante:

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