Pensées en milieu citadin

Sortie en centre-ville, dénuée d’objectif de consommation, j’accompagne l’aimé d’échoppe en échoppe, de paquet de flyers en paquet de flyers. Les feuilles colorées ont pour destinée d’attirer le regard et, peut-être aussi guider les pas de leur possesseur jusqu’au théâtre avant la fin de l’année. Le matériel édité, à la fin de la saison parfois même avant, finira à terre perdu par un passant peu précautionneux. Les échoppes retourneront les exemplaires périmés lors de la prochaine distribution. La plupart termineront leur course d’ici quelques mois dans l’une des boîtes noires de leur traitement responsable, les poubelles génériques ou les jaunes qui leur sont spécialement dédiées. Certains rescapés s’attarderont jusqu’à plusieurs années, enfouis sous une pile de leurs semblables, feuilletés dans les toilettes, patientant dans la corbeille avant les premiers feux de cheminée de l’hiver. Coordonner la collecte des informations, de rédaction et mise en page, d’essais graphiques, de découpe des grumes, de production du papier et des encres, l’obtention de l’épreuve contractuelle pour impression finale, sans oublier le transport constant des matières de l’un à l’autre des acteurs pour in fine se trouver dans nos mains, les prospectus sont le fruit de nombreuses heures de travail et d’une logistique qui dépasse mon imagination et mes connaissances. Je m’interroge sur la dimension de cette communication, de son efficience, du niveau d’investissement requis. A une échelle humaine, j’imagine suffisant un affichage public du programme à l’entrée du théâtre et une page web actualisée. Les intéressés ont accès à l’information, et celle-ci se propagera à la vitesse des interactions humaines. La gestion de masse me dépasse, je la comprends, en conçoit l’intérêt, mais elle continue de me sembler démesurée et d’obéir à la pire prédiction de la loi de Pareto : 20 % de résultats obtenus avec 80 % des investissements. Je n’aime plus beaucoup courir après les 20 %, j’ai appris que la perfection ne s’y trouvait pas. Occuper l’espace visuel, matraquer et répéter la même information, l’imposer à l’esprit, est abrutissant, infantilisant, consommateur. Il est probable que celui qui ne prend pas le temps de chercher l’information n’aura pas le temps non plus pour une pièce de deux heures… Le publicitaire sied mal au culturel. Je rêve d’un monde où l’information n’est pas imposée aux sens : quelques affichages publiques à des endroits bien choisis, des sites web mis à jour, des bases de données qui centralisent les évènements culturels, listing d’entreprises avec leur objet, les lieux de vie sociale et leurs horaires d’ouverture. Dans cette sobriété, chacun aurait de l’espace pour vivre, le temps de désirer, de ressentir le besoin, on chercherait et on trouverait en restant souverain de ses choix. On aurait le goût de la surprise que laisse l’avoir-entendu-parlé-de, de l’invitation par des proches, du rendez-vous avec l’habitude fidèle. Tout cela existe déjà bien sûr, je serais tentée de penser que c’est même ce qui fait 80 % du job avec les 20 % de moyens. Flambée idéaliste. Bref, nous distribuons des flyers.

■ ■ ■

Publicité

6 réflexions sur “Pensées en milieu citadin

  1. Je découvre votre blog grâce à l’article de l’équipe Wwoof France. Le style est magnifique de bout en bout. J’admire la finesse et la sensibilité de votre regard. Même si la vie urbaine est peinte avec tendresse, on sent dans vos derniers articles que quelque chose s’est mis en attente chez vous. Peut-être que le temps est déjà en train d’effacer cette impression claire-obscure, car après tout votre dernier récit remonte à octobre. Je vous souhaite, quoi qu’il en soit, de vivre de nouveau de belles aventures et de belles rencontres cette année.

    J’aime

    1. Merci pour ce commentaire, il me touche. C’est encore nouveau d’être lue par des inconnus, et j’apprécie de connaître l’effet des écrits sur autrui. Alors merci pour les détails que vous m’avez donné concernant ce que ce blog vous a inspiré.

      Je vais tenter de répondre aux questions que je crois lire entre les lignes:
      -A propos des derniers articles: « Flânerie aviaire » et « Pensées citadines » étaient d’un autre genre d’écriture où je voulais m’émanciper de ma tendance à vouloir transmettre un message, un sens ou une morale. Le regard était plutôt celui de l’observation, du suivi des pensées spontanées et désordonnées. J’imagine que leur lecture laisse un peu un sentiment de suspension et d’attente. Pour « Dans les affres », j’ai aussi changé de regard vers l’introspection cette fois et écrit à propos d’une partie de moi-même qui me laisse souvent démunie et sans réponses à donner. Un autre article est d’ailleurs en cours de rédaction, il sera dans la même lignée s’il arrive à terme.

      -« Peut-être que le temps est déjà en train d’effacer cette impression claire-obscure »: Écrire est pour moi comme prendre une photo. Lorsque je relis un texte, je revois le vécu qui l’a inspiré, l’état d’esprit dans lequel j’étais au moment de l’écriture, le fragment d’un moi passé que j’y ai glissé. Le temps modifie les souvenirs mais pas sûr qu’il les efface, il y a une part qui reste et s’intègre doucement aux restes de l’édifice.

      -« votre dernier récit remonte à octobre »: effectivement, le rythme de publication du blog est assez organique. J’y reviens et je m’en retourne. Les articles sont plus ou moins longtemps à l’état de brouillons, certains resteront inachevés et d’autres voient finalement leur publication arriver. J’ai remarqué que je publiais plus en période de confinement/retour en famille, l’écriture cherche doucement sa place dans ma vie. Mais oui, il y aura une suite, peut-être avec un changement de titre (mais pas d’url) pour la nouvelle année, j’y réfléchis encore. Et je risque de rétro-dater les articles issus de l’année dernière. Pour être averti des publications, il y a un dispositif d’abonnement proposé par WordPress: « Suivre » onglet volant en bas à droite. Vu ma vitesse d’écriture, je crois que vous ne risquez pas d’être spammé. ^^

      Encore merci, et que 2021 soit une année riche en expériences et épanouissement pour vous aussi!

      J’aime

      1. Tout d’abord, merci pour me faire l’honneur d’une aussi longue réponse !
        Deux petites remarques encore. La façon dont vous cherchez à décrire vos observations avec précision (comme dans «Flânerie aviaire» par exemple) entre en résonance avec une de mes lectures récentes : «le Détail du Monde» de Romain Bertrand. Si vous ne l’avez pas encore lu, jetez-vous dessus !
        Si cela peut vous divertir, et pour rester dans le thème du wwoofing, je m’autorise à vous faire part d’une expérience d’écriture aux antipodes de la vôtre : rapide, urgente, informative… Je suis en effet un maraîcher qui héberge des wwoofeurs (et des stagiaires) et je tiens un blog hebdomadaire pour lequel je n’ai qu’un temps très restreint à consacrer (entre une ou deux heures pour chaque article, photos comprises) : http://ecojardindesgrivauds.fr ; ne vous sentez pas obligée de faire un retour de votre lecture, le style est assez éloigné de ce que vous pratiquez (disons que c’est un peu plus tape-à-l’œil) et je comprendrais que vous ne le gouttiez pas…

        Je me suis abonné à votre blog. J’attends donc de pied ferme la prochaine parution ^^

        J’aime

      2. Un livre de plus à ma liste de lecture. Dans le même style d’écriture je lorgne aussi sur les livres de Maggie Nelson (celui à propos du bleu et Les Argonautes). J’attends de les rencontrer d’occasion ou offerts (ou alors il me faudra tricher en les achetant en ligne).
        Et deux blogs de plus à ma liste: le vôtre et celui de yolande votre wwoofeuse. Je ne qualifierais pas l’écriture des derniers articles (ceux de 2018 peut-être) de « rapide, urgente ». Le blog est professionnel mais il n’est pas dénué d’un humour (à mon goût) et de références personnelles. Et surtout je ne m’ennuie pas à la lecture, un vrai soulagement de ne pas voir « tuto pour planter ses graines », « 10 astuces de maraîchers ». J’aime beaucoup le ton de votre blog, la co-écriture des articles est sympa aussi, les digressions mêlées à l’informatif et les petites pensées intérieures rendent le texte humain. Est-ce que je pourrais faire un hyperlien vers votre blog ici? Je pense à créer une page des blogs qui me semblent être dans la même lignée pour que les lecteurs puissent poursuivre leur découverte.

        J’aime

      3. «Est-ce que je pourrais faire un hyperlien vers votre blog ici?» Ah mais je vous en prie ! Content que ça va ait plu ! Et, oui, le style a fortement évolué depuis 2018. C’est vraiment devenu un petit rendez-vous pour moi. Je prépare plus ou moins l’article dans ma tête tout au long de la semaine. Et le samedi soir, je me pose et j’écris. J’ai à peine le temps de me relire souvent. Même mes «bons mots» sont pré-médités… Au fur et à mesure que les années passent, je constate que mon écriture s’affirme, se fluidifie, se débride.
        C’est marrant qu’on soit encore quelques uns à écrire des blogs en 2021. C’est quand même une forme de publication que les réseaux sociaux a fait méchamment tomber en désuétude. Dommage… En tout cas, pour ma part, je ne me serais jamais mis à l’écriture autrement.

        J’aime

      4. Je crois que les blogs sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Pour ma part je suis en train de quitter les réseaux sociaux pour plusieurs raisons. Les blogs prennent en partie la relève pour le partage de textes & photos car ils fonctionnent à un autre rythme et avec des règles de diffusion différentes qui me conviennent mieux.
        Bonne continuation à vous dans l’écriture, et au plaisir d’échanger à nouveau sur nos articles!

        J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s