Changement de tempo

Il y a des moments de la vie au tempo haché, conduits en accéléré. Ponctualité et performance en sont les métronomes, rythme de haute-pression et partition exigeante pour quelques temps. Mais les prolongations ont pour effet de dévoyer le baromètre vers sa nouvelle valeur de référence. Et le tempo s’enfonce alors dans la dysharmonie du stress qui devient alors la norme tandis que les multiples croches du papier à musique se brouillent devant le regard fatigué et le cœur en berne. L’idée d’un changement de tempo se fait imminente et éminente.

Du formel au familier

Au bout du fil, tutoiement et vouvoiement avec les futurs hôtes discordent. Fin de l’appel, l’arrière-goût est plaisant, il y a comme un décalage entre les civilités formatées et l’avenance naturelle de l’échange qui vient d’avoir lieu. Il y a un peu de déconcertement et le sentiment d’être comme à côté de la plaque avec la communication apprise dans le cadre professionnel. Mais la familiarité avait manquée, elle est donc interprétée comme un bon présage. D’hôte en hôte, elle est rappelée à l’ordre : « tutoyons-nous », « fais comme chez toi ». L’intégration n’appelle aucune règle, aucun rituel, aucune coutume alcoolisée. Elle se tisse simplement autour des moments passés ensemble, des intérêts que l’on se découvre, des questions qui émanent de la curiosité pour l’autre et du mouvement à sa rencontre. L’absence d’enjeux facilite le rapprochement. De l’auto-observation critique, les gestes et mots virent à la spontanéité détendue. La politesse et sa voisine Courtoisie reste un vêtement commode pour se couvrir le temps de vérifier le climat du nouvel environnement. Suffisamment clément, alors il est important de savoir ôter les couches pour profiter des rayons solaires et de la fraîcheur de l’air. Je garde encore, à mon goût, les enveloppes un peu plus longtemps que nécessaire et la peau blanche. Au gré des appréciations réciproques, l’habillement s’allège bien un peu. Il y aura toujours le souhait de conserver certaines pièces, prudence oblige. Entre abri et lisière, distance et contact, formel et familier, les deux sont inlassablement recherchés par les partis en présence. Entre altérité et semblable le rapport à autrui tangue avec ces nouvelles rencontres. Un nouveau mode d’interaction se prépare. Un virage similaire a été pris après avoir été témoin des effets du sourire sincère d’une amie pour un abord avenant. Un autre du type « caméléon » a été envisagé mais délaissé car nécessitant un camouflage énergivore et factice. Présentement, après la distribution Smile  vient celle du mode SHIFT pour un rapprochement relationnel à bonne vitesse. Version bêta en cours.

Du qui-vive au bon-vivre

Durant les premiers mois de Wwoofing, le déphasage est encore perceptible dans les réactions intérieures. Attitude professionnelle, sur le qui-vive, voilà les muscles prêt à bondir au signal de départ, les yeux mécaniquement attiré sur l’aiguille de la montre, les méninges à se creuser pour optimiser les actions, perfectionner, rentabiliser l’expérience.

Hôte: On va bientôt y aller….

*commence à me dépêcher et à boire à grosse gorgée*

Non, non mais prend le temps de finir ta tisane !

(pensée intérieure) : C’est vrai je peux ?

*Regard d’enfant heureuse*

Moment vécu

Sous anti-cortisol en ce début d’année, les journées débutent à 9h-à-quelques-minutes-près. Le rythme de début d’année est loin d’être représentatif des effervescences ponctuelles de l’activité agricole pour sûre. Mais les rushs sont mis de côté pour plus tard, en attendant on prend le temps de vivre. Vivre au rythme de ses hôtes. Un merveilleux enseignement pour qui a envie de changer le pas sans savoir bien comment s’y prendre. Qui a essayé sans bien y parvenir. L’art-de-vivre, étriqué ou non, est un territoire d’habitudes physiques et mentales emplissant le temps. Être locataire un temps chez un autre, peut amener in fine, à quitter son territoire ou à l’aménager. Méthode qui semble autrement plus effective que toutes les bonnes résolutions, routines et coaching. L’avenir se prononcera. Dans l’immédiat, d’autres art-de-vivre possibles sont à portée.

  • Il y a celui où l’avenir est trop lointain pour s’en inquiéter maintenant ; un projet après l’autre. Une fin peut se décider alors que l’orchestration d’un début reste inachevée. Le « Et après ? » est sans réponse, il reste en suspens, calme et confiant. Prendre conscience que la vie porte si on sait y déployer ses ailes.
  • Il y a celui où le moment présent est omniprésent. Les heures de journées se remplissent de courses par les tâches dont l’urgence klaxonne. Imprévisible, sujet à la dispersion – désorganisation certains diraient – les choses se font et se vivent parfois en survie. De temps à autre, l’action instantanée peut prendre le relai. Vivre l’imprévu plutôt que le fuir à tout prix .
  • Il y a celui où le temps sans dessein existe. Il s’écoule sans entrave, la priorité est à l’échange qui vient de débuter. Au fil des mots, les idées se rencontrent loin de la montre. Entre midi et deux, entre vingt heure et minuit, peu importe, ce qui est en train de se produire importe ; temps consacré.
  • Il y a celui où les gestes durent, par erreur ou par volonté. Lors d’un effort, agacement ou empressement ne font qu’accentuer les pertes d’énergie et de moral. Durer avec régularité, persévérer, persister, polarisé par sa tâche. Durer pour le plaisir d’achever, pour l’esthétique, pour la satisfaction du travail accompli. Vivre au rythme de ses possibilités.
  • Il y aussi ceux où la durée s’invite dans les rituels quotidiens au rythme des bûches alimentant le feu, dans l’attente gustative des plats mitonnés, du verre qui se vide abandonnant peu à peu son éclat rougeoyant, des volutes de vapeurs aromatiques du breuvage s’attiédissant, des créations musicales. Instants d’éternité.

Non exclusifs, lorsque travail à dessein et farniente se succèdent, ils provoquent le plaisir du changement de tempo. Libération tour à tour du joug de l’épuisement et des fers de l’ennui pour un bon-vivre.

Du raisonnement au ressenti

Venue en analyste partiellement détachée, en observatrice rationnelle, je quitte les lieux avec des attachement certains et parfois des amitiés naissantes … des traces dans l’âme. L’implication émotionnelle est là, la neutralité scientifique se range sagement pour approcher l’autre et l’expérience vécue plus près. L’apprentissage des techniques agricoles et productions végétales a bien lieu mais il n’est pas venu seul. Et si finalement le rationnel n’avait été qu’un prétexte ? Une part de moi le savait. L’ampleur des enseignements dépasse le simple geste technique, la stratégie économique et productive pour imbiber tous les pans de la vie du quotidien. Innumérables , inquantifiables, leur contenu s’échappent toujours en partie du contours des mots. J’essaye de le rattraper, de le saisir au vol des métaphores et des analogies, de le ramener à la surface et aussi… de le laisser s’infiltrer. Car le ressenti fonctionne ainsi n’est-ce pas ? Tandis que la raison explicite et éclaire brutalement, le ressenti se diffuse dans les eaux souterraines, silencieuses et nourricières de l’intangible. Pour peu qu’on le laisse circuler librement, loin de l’aseptisation, les idées y puisent alors les éléments dont elles ont tant besoin : le binôme créativité-originalité, le Go / No-Go du feeling et surtout le carburant passionné de l’enthousiasme. Une exploration timide des souterrains de l’âme. Jusqu’ici les aiguilles de la rationalisation et de l’analyse donnait la direction de tout apprentissage. Désormais la boussole s’équipe de nouvelles aiguilles. Encore capricieuses et fougueuses, il faudra du temps et surtout de la pratique pour les apprivoiser. Laisser les doigts bouger librement sur le clavier du piano à bonne distance du décryptage de la partition, desserrer la maîtrise absolue au profit du jeu oublié, s’émanciper de l’échec et s’élancer dans l’essai-erreur avec résilience, renouer avec cette part d’Enfant. J’ai entendu ceux qui jouaient de la musique et ceux qui en faisaient. J’ai maintenant tendance à penser que l’envie peut tenir par la main la technique mais pas l’inverse. Les mélodies peuvent être agréables à l’oreille par leur perfection, leur prouesse, et elles sont belles à l’âme par leur spontanéité improvisée et leur fragilité. Je l’avais oublié un instant où effort rimait avec succès et où du suivi des règles découlait le ratio dessiné à l’encre rouge de la quasi-perfection, c’était si simple, terriblement efficace pour survivre dans le cursus scolaire.Les nouvelles aiguilles viennent de complexifier la lecture de la boussole de la vie. Pas question de retirer les anciennes, il va juste falloir un peu d’entraînement pour orchestrer.

Du dedans au dehors

Il y a la terre comme support, l’outil métallique sous les doigts, les genoux au sol, la nuque courbé sur la tâche. L’humus a remplacé la cellulose, le bois usé et large se substitue au manche de la plume, les genoux sont toujours pliés avec l’envie de s’étendre, le regard baissé et concentré aussi. Un changement néanmoins. Lorsque le temps d’une pause, les yeux cherchent au loin leur repos. Le bout de ciel aperçu en biais par la fenêtre est désormais un dôme. Le regard peut s’étendre librement au-delà de son punctum remotum et parfois jusqu’à rencontrer la somptuosité des formes rocheuses se confondant dans la chaîne de nuages. Reste que le climat d’une salle est plus clément que celui des masses d’air n’ayant pas subi la climatisation. Néon et ses tubes sont plus constants qu’Hélios et ses nuages. Le confort est-il dans la constance, l’impermanence, l’assurance ? Sous les changements thermiques et énergétiques extérieurs, le métabolisme s’active. Les premières nuits le corps bout, d’une fièvre, elle n’est pas celle de la maladie mais celle de la réaction vitale. Du dedans au dehors. Le travail est cette fois celui du corps. L’anatomie se découvre sous la loupe des courbatures et autres manifestations musculaires. Les mains changent, marquent et les ongles se raccourcissent. Elles racontent l’histoire des dernières semaines, des dernières peines. L’esprit, invisibilisé en fait-il autant? Peut-être que les marques sont celles du regard rougi par l’effort d’accommodation continu et des cernes des nuits d’insomnie du mental hyperactif. Une trêve avec les pensées. Elles sont là mais en arrière-plan, dans un flot tranquille, de retour lors des lectures, discussions et délibérations intérieures. Le résultat de l’effort lui-aussi se matérialise. Dedans comme dehors peuvent être avilissants ou épanouissants. Une juste ligne de partage des eaux des forces et du temps se dessine entre eux.

L’action parasympathique est à l’œuvre pour un changement de tempo. On s’éloigne pour un temps des lignes à haute tension, car elles existent aussi dans le wwoofing, je reconnais leurs vibrations. Pas tout de suite.

Probablement beaucoup de banalités dans ce qui vient de prendre substance. Quand on fonctionne dans un mode, certaines prises de conscience s‘afadissent vite. Bousculer ses habitudes et mécaniques ancrées à un rythme raisonnable pour préserver le métronome procure sans aucun doute, quelques bénéfices.


Un nouveau de changement de tempo, mais cette fois non-choisi et pas uniquement à titre personnel se profile pour le mois suivant. #Confinement 16/03/20

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